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La séparation de l'Eglise et de l'Etat : déjà 100 ans !

Potentiellement présente dans toute société, la structure de double pouvoir religieux et politique joua un rôle déterminant dans l'histoire des nations chrétiennes occidentales. Le problème du pouvoir respectif de l'Église et de l'État, qui se posa avec une grande acuité tout au long de l'histoire du christianisme occidental, resurgit à l'époque contemporaine lors de débats sur la procréation, l'école ou le travail le dimanche. Il réapparaît également dans la confrontation entre la tradition islamique et la modernité, notamment au sein des sociétés occidentales.




1. Un conflit structurel

Il existe trois types de rapports historiques entre l'Église et l'État: la théocratie, dans laquelle le gouvernement est confessionnel!; le gallicanisme, dans lequel l'État tente d'assujettir l'Église nationale!; la laïcité, dans laquelle les autorités sont indépendantes et se tolèrent mutuellement.

Dans la théocratie, comme dans le gallicanisme, les rapports entre l'Église et l'État sont conflictuels, dans la mesure où l'un des pouvoirs est asservi à l'autre et tente par conséquent de s'en affranchir. L'un des plus anciens exemples de cette lutte entre les pouvoirs religieux et politique remonte à l'Égypte ancienne, lorsque le pharaon Akhenaton, instaura le culte du dieu solaire Aton, à la place de celui d'Amon. Rompant avec les références de l'ancienne divinité centrale, il développa la première forme du monothéisme et, échappant à la tutelle des prêtres d'Amon, il forma une nouvelle religion d'État dont il fut le maître. Après la mort d'Akhenaton, les prêtres d'Amon, un temps évincés, retrouvèrent leur influence.


Tout au long de l'histoire, jusqu'au concordat de 1801, qui obligea les évêques à prêter serment de fidélité au gouvernement, le conflit entre le politique et le religieux se poursuivit, souvent avec des armes. Alors que le gallicanisme se réfère au pouvoir légal du chef de l'État, le pouvoir théocratique ne repose jamais sur un homme.


Lorsqu'elle est soumise à la juridiction de l'État, l'Église n'a d'autre ressource en cas de conflit que de se constituer en groupe de pression, en faisant appel à la mobilisation des fidèles et en les incitant à combattre le régime. Ainsi, le pouvoir religieux peut tour à tour jouer le rôle de gardien des valeurs ou de force de sédition. Il est à la fois garant et concurrent du pouvoir politique. L'Église catholique illustre cette dualité, notamment en Amérique latine, où elle suscita en son sein des mouvements opposés comme l'Opus Dei, dont les orientations sont conservatrices, et la théologie de la libération, qui s'inspire en partie de l'idéologie marxiste.

La solution au conflit toujours renouvelé entre les instances religieuses et politiques fut trouvée avec la définition de la laïcité, c'est-à-dire avec la séparation des domaines religieux et politiques. Se plaçant entre les tenants d'un pouvoir politique de droit divin et les partisans d'un pouvoir assujetti à la religion, la laïcité n'annule pas le conflit fondamental entre le religieux et le politique, elle le médiatise. L'équilibre formé par la laïcité est dynamique. Inauguré en France par la Révolution française, cet équilibre social n'a été réellement institué qu'avec la séparation de l'Église et de l'État en 1905.



2. Les pouvoirs spirituel et temporel

L'histoire récente ait opposé la laïcité et le christianisme, l'idée d'une séparation du religieux et du politique se trouve énoncée par les Évangiles. La parole que l'Évangile selon saint Matthieu (XXII,21) attribue à Jésus, «!Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu!», fonde l'autonomie réciproque du temporel et du spirituel. Le règne de Dieu est d'abord spirituel et les premières épîtres chrétiennes recommandent aux croyants de suivre les lois en vigueur (Épître de saint Paul aux Romains, XIII,1!; Épître de saint Paul à Tite, III,1). L'histoire de Jésus elle-même a pu être interprétée par certains commentateurs comme exemplaire de cette relation: c'est le pouvoir civil romain -sur prescription du sanhédrin israélite- qui a fait condamner le «Dieu fait homme !».

Néanmoins, si le christianisme prône la soumission aux lois civiles, il rappelle également que «!tout pouvoir provient de Dieu!». L'obéissance aux lois civiles a donc pour contrepartie la conviction résolument subversive selon laquelle Dieu représente le seul vrai pouvoir. Le pouvoir temporel est donc dévalorisé en même temps qu'il est respecté. Cette idée se retrouve notamment dans Polyeucte de Corneille, où le jeune converti Polyeucte est conduit en prison pour avoir renversé des «!idoles!» et s'être opposé au pouvoir romain.

Pour les chrétiens, l'admiration du pouvoir est idolâtrie: dans l'Apocalypse, saint Jean compare le pouvoir de l'empereur à celui de la «!Bête!» qu'il faut combattre. Le règne de Dieu «!sur la terre comme au ciel!» est tel que Dieu gouverne toutes choses par sa Providence et agit à travers princes et rois: «!Soyez soumis à cause du Seigneur, à toute institution humaine, écrit saint Pierre, soit au roi comme souverain, soit aux gouverneurs, comme délégués par lui pour punir ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien!» (2eÉpître de saint Pierre, II,13-14). La justice divine prend donc appui sur la justice humaine.


Le fondement du pouvoir de l'Église est donc, de son point de vue, antérieur et supérieur à celui de l'État qui n'a prise que sur la vie de la cité. Le pouvoir spirituel chrétien, selon la tradition évangélique, se définit comme «!pouvoir sans pouvoir!», pouvoir du faible et du persécuté. La doctrine théologique a néanmoins connu quelques accommodements au cours de l'histoire.



3. L'historique


3.1 L'Empire romain

Né au sein de la religion juive, le christianisme dut trouver sa place dans l'Empire romain. Son statut de religion universelle proposant le salut à tous les hommes, fut la source de ses conflits avec les autorités de l'Empire comme avec les autres religions.

    Pendant plusieurs siècles, à mesure que le mouvement chrétien s'étendait dans l'Empire, des Églises régionales furent périodiquement persécutées, et des chrétiens martyrisés. Enfin, vers 313, avec l'édit de Milan, les chrétiens obtinrent la liberté de culte. Sous le règne de ConstantinIer, dix ans plus tard, l'Église accéda à un statut privilégié du fait de la conversion de Constantin au christianisme. En 380, le christianisme devint la religion officielle et unique de l'Empire. Durant ses trois premiers siècles d'existence, le christianisme put ainsi développer son identité religieuse et assurer son intégrité sociale.

    Dans son Traité sur la tolérance, Voltaire analyse les persécutions dont furent victimes les premiers chrétiens comme une pure invention, destinée à faciliter à l'Église son accession au pouvoir. Ces persécutions, qui auréolèrent l'Église chrétienne du prestige de ses martyrs, jouèrent un rôle non négligeable dans l'affirmation de sa puissance.



3.2 L'Empire byzantin

    Dans l'Empire byzantin, dont Constantinople était la capitale, le christianisme se développa dans une relative subordination à l'État. L'Église soutenait l'empereur, qui se présentait comme le détenteur de l'autorité divine. Dès lors, l'Église accepta le césaro-papisme, c'est-à-dire la subordination de l'Église aux prétentions religieuses de l'ordre politique dominant. C'est à l'apogée du pouvoir byzantin, à la fin du premier millénaire de l'ère chrétienne, que cette structure devint la plus manifeste.



3.3 L'Occident médiéval

    En raison du déclin de l'autorité impériale occidentale, qui se termina par la chute de Rome au Vesiècle, l'Église devint une autorité relativement indépendante en Occident, sur le plan temporel aussi bien que spirituel. Par conséquent, il se créa, dans la tradition chrétienne occidentale, une structure ecclésiale qui allait connaître des relations d'une grande diversité avec l'État -ou avec les différentes structures politiques de chaque époque- durant toute l'histoire européenne.

Au début de cette période, le pape GélaseIer avait énoncé la doctrine des «!deux glaives!» (le pouvoir temporel et l'autorité spirituelle). La querelle des Investitures marqua la reprise des conflits entre les deux pouvoirs. Au XIIIesiècle, le pape InnocentIII déclara que le saint empereur romain, dont le pouvoir temporel portait sur les personnes physiques, était subordonné au pape, lequel était doté d'un pouvoir sur les âmes et disposait donc d'une autorité supérieure. Peu après cette revendication de l'Église, plusieurs empereurs et rois parvinrent cependant à prendre le dessus sur la papauté. En effet, dans l'histoire du christianisme occidental, les positions théoriques adoptées tant par l'Église que par les États ne reflétèrent pas nécessairement les relations réelles entre les pouvoirs (voir Papauté en Avignon).

Le déclin de l'autorité impériale centralisée dans la société européenne occidentale fut lié à l'apparition, dès le XVIesiècle, d'États-nations, qui revendiquaient une indépendance politique au sein puis hors du Saint Empire romain germanique. Dans ce processus, des querelles répétées opposèrent des intérêts nationaux aux revendications de l'Église catholique romaine.



3.4 La Réforme

    Les bouleversements religieux issus de la Réforme protestante durant tout le XVIesiècle reflétaient les tensions politiques entre les groupes nationaux naissants et l'autorité impériale centrale, ainsi qu'entre les nombreuses forces économiques et sociales. En général, suivant l'adage Cujus regio, ejus religio («!Telle la religion du prince, telle celle du pays!»), les groupes religieux protestants, en particulier les luthériens et les calvinistes, s'alignèrent sur les autorités politiques nationales et locales d'Europe du Nord, encourageant ainsi le développement de communautés nationales modernes. Ainsi, les difficultés entre l'Église et l'État apparues dans les querelles entre le pape et l'empereur se reportèrent au niveau des communautés nationales.

La paix d'Augsbourg (1555) résolut temporairement le conflit religieux en stipulant que chaque entité politique devait instituer le luthéranisme ou le catholicisme romain en «!monopole religieux!». Les Églises ainsi constituées n'avaient pas, bien entendu, à être d'accord d'une juridiction nationale à une autre. D'importants groupes de chrétiens furent tenus par les États tant protestants que catholiques pour quantité négligeable, notamment les groupes anabaptistes tels que les mennonites, adeptes de Menno Simmons, qui s'opposèrent, au nom de la vraie foi, à la corrélation entre la religion et la géographie politique.

En France, la révocation par LouisXIV, en 1685, de l'édit de Nantes (1598), qui instaurait une tolérance à l'égard des protestants, fut un exemple particulièrement dramatique du conflit entre pouvoir politique et autorité religieuse.



3.5 La Révolution française

    La Révolution française tenta d'asservir l'Église à l'État par la Constitution civile du clergé (12juillet 1790), qui obligeait les prêtres à prêter serment à l'État. Les biens du clergé furent confisqués, les religieux invités à quitter leurs couvents. Incitant à la déchristianisation, la Révolution se montra d'abord fidèle au principe de l'État confessionnel, en imposant -sous l'impulsion de Robespierre- le culte de la Raison et de l'Être suprême. Elle établit la séparation complète des cultes et de l'État (loi du 21janvier 1795).

La religion catholique fut néanmoins reconnue comme religion principale des Français par le Concordat de 1801 signé entre Joseph Bonaparte et PieVII. Ce concordat resta en vigueur jusqu'en 1905, date à laquelle il fut remplacé par la loi sur la séparation de l'Église et de l'État. Il est encore appliqué dans deux régions de France, l'Alsace et la Moselle, qui étaient en 1905 annexées par l'Allemagne et conservèrent l'ancienne législation lors de leur retour à la France en 1918.



3.6 La situation contemporaine

    Les Constitutions de 1945 et de 1958 ont confirmé la laïcité de l'État français. En revanche, la révolution islamique en Iran au début des années 1980, la guerre civile en Irlande ou la montée du fondamentalisme religieux dans le monde ont posé à nouveau la question de l'indépendance des pouvoirs temporels à l'égard des autorités spirituelles. Les problèmes liés à l'imposition des propriétés et des bénéfices des institutions religieuses, à l'autorisation de l'observance de traditions religieuses dans les écoles ou à l'influence des groupes religieux dans la vie publique remettent constamment sur le devant de la scène les rapports entre l'Église et l'État.



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